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Prologue

Prologue par Fabien HILLAIRET

Nous sommes le jeudi 28 juin 2001 !

Cette date n’a pas eu un retentissement perceptible et n’a pas soulevé dans l’esprit des Français un sentiment de satisfaction car elle n’a pas un caractère événementiel.

Pourtant, elle fixe la suspension des incorporations au service militaire obligatoire (temps des classes inclus) dont l’origine remonte à la Révolution.

Bien entendu, on doit lui conférer la place qui lui appartient en tant que telle et l’introduire dans le patrimoine historique de notre pays.

Dans un tout autre registre, elle fait vibrer ceux qui se prénomment « Irénée », ceux qui sont nés ce jour-là, ceux, chez qui, elle évoque des événements heureux ou douloureux.

  • Le 22 février 1996 : Le président de la République se prononce pour la professionnalisation. Dans les mois qui suivent, le 2 juillet 1996, une loi de programmation 1997-2002 prévoit la disparition progressive du service sous sa forme actuelle et par décret N° 2001-550 du 27 juin 2001 paru au JO le 28 juin 2001, l’appel sous les drapeaux est suspendu.

Au-delà de son pouvoir temporel, cette décision interpelle chacun de nous dans deux directions :

  • L’armée professionnelle : Dans notre monde continuellement en mutation, avec une Europe qui s’élargit et qui se met en place avec beaucoup de points controversés, une armée avec des femmes et des hommes engagés, bien préparés à toutes sortes d’interventions s’imposait avec conviction et urgence.

Néanmoins, il est important de maintenir un regard circulaire en dehors des frontières de l’Europe. De vastes mouvements de révolte prolifèrent dans certains pays, entre frères (je pense à l’Afrique).

Il serait inconcevable que, par manque d’effectifs, nos dirigeants soient conduits à repousser l'appel d'un peuple en détresse. La France manquerait à son devoir. N'est-elle pas la mieux considérée à l’extérieur ?

  • Le temps des classes : Ce sujet est, en grande partie, la base de mes écrits.

Ma première pensée va à ceux qui, après leur formation militaire, sont montés au front en 14-18 et 39-45. Ils sont à classer parmi les géants de l’histoire et, aujourd’hui, beaucoup de dimension mythique, sont entrés dans la légende.

Affectés dans les chasseurs alpins, ces élégants soldats ou les troupes coloniales, avec leurs signes distinctifs, ont rejoint souvent l’Algérie ou d’autres pays pour y accomplir quatre mois de classe.

Il est loin le temps où leurs mollets étaient roulés dans les bandes molletières de longueur généreuse qui « déboudinaient » dans l’escalier à l’heure du rapport dans la cour du quartier.

Ils sont passés par de rudes épreuves. Ont-ils eu l’esprit revanchard à un moment quel qu’il soit ? Peut-être que non ! Servir leur patrie avec dévouement était pour eux la priorité des priorités.

Au retour dans leur foyer, c’est pour ne pas briser une tradition inter-générationnelle que le certificat de bonne conduite encadré était fixé bien en vue dans la pièce principale près de la photo sépia, en uniforme et avec la fourragère.

Je m’adresse maintenant à tous ceux qui, comme moi, ont fait leur instruction militaire en France, en Allemagne ou en Afrique du Nord et qui, pour une grande majorité, ont participé au conflit algérien.

Dès leur affectation, ils ont compris que l’Algérie ne manquerait pas un jour ou l'autre, d'être leur point de ralliement. Ils n’avaient même pas une approche de la nature des affrontements auxquels ils seraient confrontés dans un avenir très proche.

La guérilla, un bien grand mot, vide de tout sens pour nous.

On ne peut combattre la guérilla que par la guérilla, donc avec des unités spécialisées qui ont de plus la connaissance du terrain.

Pendant nos trois mois de classe, on a minimisé les exercices en rapport direct avec les opérations, embuscades, coups de main, déminage.

En l’occurrence, on passait davantage de temps à exécuter des roulés-boulés, chutes avant, chute arrière, se servir d’une arme blanche.

Tout ceci était en contradiction avec la logistique de la guérilla poussée à l’extrême. En fin de compte, notre instruction de base était surtout axée sur des points de détail qui se sont avérés par la suite sans la moindre utilité : marcher au pas, la formation par trois, le demi-tour, les interrogations sur la valeur des galons, les revues diverses, répétions, et j’en passe...

Malgré notre manque de compétence en la matière, nous avons accompli notre devoir de combattant en Algérie au mieux de nos possibilités.

Nous avons compensé certaines faiblesses dans l’art militaire par notre courage et la solidarité qui s’est forgée à l’autel de la peur.

Les générations après nous n’ont pas eu à combattre ni à affronter le feu de l’adversaire. Il n’en demeure pas moins qu’elles ont dû se former et acquérir un certain savoir au cours d’une préparation militaire de plusieurs mois.

Dans notre monde plus enclin aux actes de déchirement et de violence qu’à la tolérance et à la recherche de la paix, en cas de besoin, nous ne pouvions compter que sur la détermination de ces jeunes militaires pour assurer notre défense et rétablir l’état de droit. Rien que pour leur engagement au service de notre pays, nous leur devons le respect.

Toutefois, personnellement, je regrette que, dans des unités, une poignée de ringards ait sali par leur comportement l’honneur de l'armée française pendant leur formation militaire. Je ne peux pas affirmer avec certitude s’ils avaient l’assentiment ou le laisser faire de leur chef direct.

En tout état de cause, je n’ai pas la prétention de vouloir faire l’amalgame à partir de cas isolés ni de jeter le discrédit sur untel plus qu’un autre. Pourtant, passer sous silence de tels agissements ne serait pas conforme à l’idée générale qui se dégage de ces pages et cela signifierait que je les cautionne tout simplement.

Oui, c’est vrai, au cours des dernières années qui ont précédé l’interruption du service militaire, de jeunes recrues sans défense possédant un niveau intellectuel assez bas et psychologiquement vulnérables ont été abusés par des camarades de leur section. On les a poussés à la boisson, à la drogue peut-être aussi, sous la contrainte de sanctions. Progressivement, ils sont devenus les souffre-douleur des autres et la risée de la chambrée sous l’effet des corvées qui pleuvaient en permanence à leur encontre.

J’ai rencontré une de ces victimes après son retour à la vie civile. Quand je dis « victime », il s’agit plutôt d’une « épave ».

Il a été réformé définitivement moins de quatre-vingt dix jours après son arrivée à la caserne, ce qui dégage complètement la responsabilité de l’armée au regard de l’attribution d’une pension d’invalidité.

Le code des pensions est très clair à ce sujet : « Avant quatre-vingt dix jours de service, la constatation d’une inaptitude, non évidemment en rapport avec le service, entraîne la réforme de l’intéressé par l’intermédiaire d’une commission d’aptitude physique suivant une procédure très rapide ».

Les années ont défilé, il continue de rester en marge de la société avec toujours un boulet dans la tête. Devant pareille situation, l’avenir s’obscurcit irrémédiablement dans la recherche d’un emploi à sa convenance.

Or, c’est en m’appuyant sur des documents personnels, c’est en me mettant dans la peau d’un marchand de souvenirs et en associant tous ceux qui, depuis l’origine et jusqu’à ces dernières années, ont répondu à notre drapeau, que j’ai pu me pencher avec intérêt sur « le temps des classes ».

Il n'en reste pas moins que ce récit, même s’il prête parfois à l’emploi de termes militaires impropres ou, sur certains passages, à une analyse rigoureuse, répond avant tout à un appel et à une nécessité.

A la lumière des pages qui ont trait à la vie de « caserne », on est contraint de constater que la rigueur des principes auxquels on était tenu de se plier ne s’est pas assouplie, de façon manifeste, depuis l’origine de la conscription jusqu’à sa suspension.

Face à la stabilité de notre réglementation militaire, il m’a paru intéressant et important de mettre en parallèle et de cerner l’évolution qui s’est produite en milieu rural au cours de la période restreinte s’étendant de 1937 à la fin du XXème siècle. Cette transformation profonde tient compte de l'ensemble des années qui précèdent l’appel sous les drapeaux.

A la fois témoin de ces bouleversements et fort de ma propre expérience restée indélébile dans mon esprit, j’ai voulu, sans m’appesantir sur le sujet, faire œuvre utile en me replongeant dans le contexte de l'époque.

La télévision n’existait pas et les distractions étaient rares. Tantôt issues de la nature si belle et généreuse, tantôt en provenance de l’imagination qui, suscitée par l’envie de vivre, permettait de passer des moments inoubliables malgré le cortège de restrictions dues à la seconde guerre mondiale.

En soixante années, c’est une vraie révolution qui est intervenue et a complètement modifié nos habitudes de vie. Une comparaison unique est suffisante pour mieux appréhender ce phénomène qui a favorisé toutes les couches sociales.

En 1940, l’écolier disposait d’un porte-plume et d’un encrier incrusté dans son pupitre, de dimensions réduites, pour écrire. En l’an 2000, il « tapote » sur le clavier de son ordinateur. Adieu, les gros pâtés sur le papier d’écriture !

En ce temps, d’une manière générale, l’indispensable manquait souvent et le superflu était toujours absent. Mais, inspirés par nos ascendants, nous étions plus disposés au goût de l'effort que les générations qui nous emboîtent le pas.

Cette qualité, implantée au plus au point en nous, permettait à nos soldats du contingent de se transcender lors des manœuvres effectuées avec le fusil et l’équipement individuel.

Que ce soit en temps de guerre comme en temps de paix, on peut demander beaucoup à un soldat, en particulier de mourir. On ne peut lui demander de tricher, de se dédire, de se contredire, de mentir, de se désavouer, de se parjurer ! A la suite de ces règles morales, les classes reposent sur d’autres principes. Le jeune militaire doit allier capacité de résistance avec disposition à obéir et ne jamais se soustraire à la puissance de ces deux mots :

GRANDEUR et SERVITUDE

Fabien HILLAIRET

Classe/contingent : 1957/1C

Incorporation : 10e R.A.A/Vannes
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